dette publiques !!!!!

 

         http://www.monde-diplomatique.fr/2008/06/BULARD/15965                   juin 2008

              

Les dossiers noirs du gouvernement

Salaires « proprement scandaleux », « dérapages excessifs »... Ces propos dénonciateurs du train de vie des dirigeants d’entreprise ne sont pas tenus par de véhéments gauchistes, ni même par des travailleurs licenciés en colère, mais par M. Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe (qui rassemble les ministres des finances de la zone euro, le président de la Banque centrale européenne et un représentant de la Commission européenne). Ces membres éminents de la nomenklatura européenne avaient accepté, sinon impulsé, la défiscalisation de ce genre de soultes patronales ; ils s’inquiètent à présent de l’effet dévastateur produit par l’étalage des frasques de la haute finance en ces temps d’austérité salariale. En France, M. Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à taper du poing sur la table : désormais, les avantages fiscaux liés à ce type de cadeaux, déductibles du bénéfice imposable, sont limités à... 1 million d’euros. Il en faudrait évidemment plus pour faire trembler M. Christian Streiff, président-directeur général de Peugeot, qui s’est octroyé la « plus grosse augmentation de rémunération  (1) » des quarante entreprises cotées en Bourse (CAC 40) en 2007 — sa rémunération totale pour l’année s’est élevée à 1,9 million d’euros. Dans la foulée, ce même Streiff a reçu les félicitations du ministre du travail Xavier Bertrand pour avoir liquidé les trente-cinq heures dans l’une des entreprises du groupe, en imposant aux salariés de travailler plus sans gagner plus (lire « Un monde “complexe” ? »). Ainsi va la justice concoctée dans les palais dorés de l’Elysée.

Le bouillonnement des annonces gouvernementales, l’écume des déclarations contradictoires ainsi que le fracas des cafouillages ont tendance à faire oublier cette réalité. Bien sûr, tous les couacs ne sont pas volontaires. Sans doute M. Sarkozy se serait-il volontiers passé de la farce de la carte familiale SNCF (supprimée puis rétablie). Parfois, l’embrouille lui permet de tester une mesure, puis de la faire retirer quand la protestation semble trop forte. Mais l’effervescence verbale sert aussi à masquer l’ampleur des mesures prises depuis un an (lire « Dix angles d’attaque »), et, surtout, leur parfaite cohérence. On pourrait la résumer en trois principes : s’attaquer aux derniers piliers de l’Etat de droit social, en poussant à la réduction des dépenses collectives et mutualisées ; favoriser les détenteurs de capital ; culpabiliser les pauvres.

Dans ce domaine, M. Sarkozy fait mieux que ses prédécesseurs. Ainsi, explique-t-il, si les travailleurs renoncent à la réduction du temps de travail, aux congés payés, au congé dominical et à la retraite à 60 ans — bref, s’ils renoncent à leurs droits inscrits dans la loi —, ils verront leurs revenus grimper (un peu). S’ils refusent, tant pis pour eux. Qu’ils ne viennent pas se plaindre d’un manque de pouvoir d’achat.

Le chantage s’adresse avant tout aux salariés du bas de l’échelle, ceux qui effectuent déjà les travaux les plus pénibles. A 35 ans (selon la mesure statistique habituelle), les ouvriers ont une espérance de vie inférieure de six ans à celle des cadres. Si l’on considère l’espérance de vie sans incapacité fonctionnelle (difficulté à marcher, à entendre, à utiliser ses mains), la différence atteint dix ans. Les spécialistes parlent alors de la « double peine des ouvriers  (2) ». Les contraindre à travailler plus accentuera ce fossé humainement inacceptable et, à l’échelle de la société, économiquement aberrant : les dépenses de santé grimperont encore plus vite.

Les employeurs, eux, peuvent continuer à maintenir de très bas salaires. Avec la réforme de l’indemnisation, les chômeurs devront accepter les conditions salariales qu’on leur propose. Avec celle du code du travail, les plus âgés seront casés dans des contrats précaires (les contrats à durée déterminée [CDD] seniors), à l’image des jeunes qui entament leur carrière en passant de stages en CDD (avec réduction des cotisations patronales pour les salaires inférieurs à 1,4 salaire minimum interprofessionnel de croissance [smic]...). Les plus qualifiés encourent le même risque grâce à une nouvelle invention : le CDD longue durée, propre à décourager toute revendication sur les salaires ou les conditions de travail... « L’imagination au pouvoir », disaient certains, en 1968. Avec M. Sarkozy, c’est fait. Mais la « rupture » que le président ne cessait d’annoncer n’est pas au rendez-vous.

Des « réformes »
cent fois sur le métier...

Il faut une certaine dose de cynisme, ou être atteint de la maladie d’Alzheimer, pour prétendre que « les Français refusent les réformes ». Si l’on s’en tient au seul exemple du travail, on peut citer : la suppression de l’autorisation administrative de licenciement (1986) ; la généralisation des CDD (1996, 1998), avec désormais 80 % des embauches à durée déterminée ; la levée du contrôle de l’intérim (1995, 2004) ; l’incitation au temps partiel (1979, 1982, 1986, 2000), qui concerne désormais près d’un travailleur sur trois (17 % en 1978 et 31 % en 2005) ; l’annualisation du temps de travail et le gel des salaires ayant accompagné le passage aux trente-cinq heures (1998 et 2000) ; le relèvement du quota d’heures supplémentaires (2002, 2007), le contrat nouvelles embauches (CNE) (2005), supprimé en raison de sa condamnation par le Bureau international du travail... La liste n’est pas exhaustive. Les « réformes » se sont enchaînées, menées tantôt par un gouvernement de droite, tantôt par un pouvoir socialiste. Et, bien souvent, la mesure prise aggrave la situation précédente, quelle que soit la couleur politique des décideurs.

Mis à part la réduction du temps de travail, qui a introduit certaines facilités de vie, notamment pour les cadres, l’effeuillage des garanties collectives au nom de la « modernité » s’est traduit par un sérieux retour en arrière dans les relations sociales et s’opère aux dépens de la quasi-totalité des salariés. S’il se révèle néfaste pour le marché du travail (le chômage se maintient à un très haut niveau), il bénéficie aux détenteurs de capitaux. Entre 1983 et 2006, la part des salaires dans le produit intérieur brut (PIB) a baissé de 9,3 %, alors que celle des profits a grimpé d’autant. Autrement dit, « entre 120 et 170 milliards d’euros ont ripé du travail vers le capital », comme le note l’économiste Jacky Fayolle (3). L’argent n’est plus dans les mêmes poches, mais il existe. Et il ne sert pas à investir, contrairement à ce qu’affirment les directions d’entreprise ; 70 % des ressources disponibles des sociétés françaises (non financières) servent à payer des dividendes, des intérêts, des placements financiers. Le dernier sport à la mode, pour les grands groupes, consiste à racheter leurs propres actions ; les entreprises du CAC 40 y ont consacré l’an dernier 19 milliards d’euros (12 milliards en 2000). Autant d’argent stérilisé. Cela ne les empêche pas d’en réclamer toujours plus — ou d’élargir la source de leurs profits, en accaparant les ressources hier mutualisées.

Chacun sait que le maintien du niveau des retraites demande plus de moyens, pour des raisons démographiques. En fait, avec la réforme, les pensions vont se réduire, et seuls les salariés les mieux lotis financièrement pourront compenser ce manque à gagner. Mais, au lieu de verser au pot commun proportionnellement à leurs revenus (comme c’est le cas actuellement), ils contracteront des assurances-vie et autres placements. Autant de récupéré pour les banques et les groupes financiers. Mêmes principes pour la santé, où les déremboursements de médicaments incitent à souscrire une assurance privée ou mutualiste (la différence n’est pas toujours évidente...), tandis que les pressions contre l’hôpital favorisent les cliniques privées (4).

On pourrait tout aussi bien prendre l’exemple du Livret A, dont la collecte sélective par la Banque postale et la Caisse d’épargne servait à financer en partie le logement à moindre coût. Les banques — avec l’appui de la Commission européenne — vont récupérer le magot. Exit le logement social. Cette appropriation de fonds mutualisés se chiffre en dizaines de milliards d’euros.

Pour réaliser ce hold-up, il existe des voies encore plus directes : les privatisations. Une nouvelle partie du capital public de France Télécom a été mise sur le marché en juin 2007. Le 29 novembre, M. Sarkozy annonce la vente de 3 % du capital d’Electricité de France (EDF). Trois semaines plus tard, le 19 décembre, le décret de privatisation de Gaz de France (GDF) est publié, et la fusion de ce dernier avec Suez — dans des conditions scandaleusement favorables pour le groupe privé — sera effective d’ici l’été. Il est loin le temps où, devant l’Assemblée nationale, un certain Sarkozy, ministre des finances, jurait : « EDF et GDF ne seront pas privatisés — je le redis avec force. » Le président a oublié les promesses du ministre...

Là encore, M. Sarkozy joue la carte de la continuité : les cessions d’entreprises publiques, qui atteignaient 2,5 milliards d’euros en 2003, se sont élevées à 10 milliards en 2005, puis à 17 milliards en 2006... La source va se tarir car les bijoux de famille ne sont pas en nombre illimité. Non seulement ces ventes ont des conséquences négatives pour les usagers, mais elles privent l’Etat de ressources. Ce que la Cour des comptes reconnaît dans son dernier rapport, en termes diplomatiques mais explicites : « Les cessions d’actifs ont pour contrepartie la diminution d’une source de recettes dynamiques et récurrentes pour l’Etat : les entreprises les plus contributrices en termes de dividendes sont également celles qui sont les plus susceptibles de faire l’objet de ces cessions  (5). » Et de prévenir : « La poursuite de la contraction du secteur public aura inévitablement des effets à court ou moyen terme sur les dividendes touchés par l’Etat et un impact significatif sur ses recettes globales. » L’exemple le plus flagrant est celui des sociétés d’autoroutes, livrées au privé en 2007, alors qu’elles récoltent le fruit des péages pour des voies construites et payées par le contribuable.

Mais, nous assure-t-on, ces ventes sont nécessaires pour renflouer les caisses de l’Etat qui, selon M. Sarkozy, seraient « vides (6) ». Vidées, serait-on tenté de rectifier : peu après la mise en place des prodigalités du paquet fiscal, M. Fillon estimait même : « L’Etat est en faillite  (7). » Déjà, M. Dominique de Villepin et, avant lui, M. Lionel Jospin avaient réduit les plus hautes tranches de l’impôt sur le revenu. Entre 2000 et 2007, la perte pour le budget est évaluée à 50 milliards d’euros (8).

Que la dette publique soit une préoccupation n’a rien d’aberrant. Que le pouvoir en fasse un épouvantail relève de la manipulation. La dette brute représente 64 % du PIB en 2007, à peine plus que l’Allemagne ou les Etats-Unis (62,2%), beaucoup plus que le Royaume-Uni (44 %) mais beaucoup moins que l’Italie (104 %) ou le Japon (160 %). De plus, si l’on tient compte de ce que la France possède (les actifs financiers détenus), la dette publique nette est deux fois moins importante (38 % du PIB) ; elle a même baissé entre 1997 et 2006 (de 42 % du PIB à 38 %), avant de reprendre légèrement en 2007  (9). Il n’y a pas le feu à la maison, même s’il faut dépenser mieux et autrement.

Le faux argument
des déficits publics

Du reste, il en va pour l’Etat comme pour un particulier : tout dépend de l’usage des fonds. S’endetter pour acheter une maison n’a pas exactement la même conséquence que de s’endetter pour faire la fête ou s’acheter un costume. Or une grande partie des dépenses publiques sert à investir. Payer des fonctionnaires de l’éducation nationale, c’est assurer l’avenir des enfants et des jeunes, ceux qui construiront le pays demain. Payer des fonctionnaires de la recherche, c’est aussi assurer l’essor futur de la nation...

En revanche, réduire l’impôt des plus riches, qui vont épargner, c’est creuser les déficits qui seront comblés par l’emprunt public... d’ailleurs souscrit par ces ménages très aisés : il y gagnent donc deux fois. Accroître les aides publiques aux entreprises, qui se chiffrent déjà à 65 milliards d’euros en 2006  (10) (plus que le déficit budgétaire), alors qu’une partie des ressources part en placements, relève également d’un non-sens économique. C’est là que des économies peuvent être réalisées, en n’accordant des aides qu’aux entreprises innovantes et productrices d’emplois, et en contrôlant leur utilisation.

Ce n’est pas la voie prise. Pour autant, il serait faux de croire que le gouvernement et les directions d’entreprise sont libres de leurs mouvements. Les réactions sociales se font de plus en plus vives, et les actions se multiplient, comme à Carrefour et dans d’autres grandes surfaces, et à Coca-Cola, où les salariés des Pennes-Mirabeau ont obtenu une prime de 80 euros par mois et par personne après plusieurs jours de grève. Ceux de Lille ont gagné une augmentation générale de 3,2 %, et de 4,7 % pour les bas salaires, moins que les grévistes ne demandaient (6%) mais bien plus que ne prétendait leur accorder la direction (2 %). Sans parler des débrayages qui se multiplient, même si la télévision n’en parle pas.

De même, les grèves des cheminots à l’automne dernier n’ont pas permis d’empêcher la mort des régimes spéciaux de sécurité sociale — une victoire idéologique pour la droite, qui compromet surtout l’avenir des jeunes. Mais, contrairement aux prévisions, les pensions des cheminots seront calculées sur les six derniers mois — et non sur vingt-cinq ans comme ailleurs ; un exemple parmi d’autres des acquis préservés. Il est significatif que la presse soit restée fort discrète sur le sujet. Même s’ils sont limités, ces reculs gouvernementaux témoignent de la vitalité du mouvement social.

Martine Bulard.

 

 

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